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Échange avec...

Frédéric Rolland Collectionneur de films en support argentique
Pour les associations « Agence de Liaison Inter-Collectionneurs du Cinéma »
et « Atelier du 7ème Art »

Bonjour, nous vous contactons car nous avions cru comprendre que vous étiez plutôt averti sur le sujet...

Oui, en effet, pour la petite histoire, j’ai fait ma thèse de doctorat sur ce sujet : «Les collections privées de films de cinéma en support argentique en France». En fait, étant moi-même collectionneur, je m’étonnais que le sujet des collections privées de films de cinéma et d’appareils soit finalement devenu, depuis la fin des années 70, relativement méconnu en France. Par ailleurs, la communication entre les cinéastes professionnels et amateurs est un peu coupée. Ces paramètres là étaient pour moi importants et c'est ça qui m’a poussé quelque part à m’intéresser au sujet.

Comment votre grand oncle et vous-même avez débuté votre collection ?

Mon oncle, Jean Van Herzeele, est collectionneur de films. Il a commencé en 1959, l’impulsion lui est venue en 1942 quand son père lui a offert un premier projecteur 9,5 mm. «Jeannot» a commencé à projeter et dès lors, il n'a pas arrêté. C’est un schéma assez classique dans la vie d’une collection de générations. Pour ma part, j’ai repris dès 1987 [pendant mon adolescence] la relève en m’investissant de plus en plus dans la collection, d’ailleurs, j’ai moi-même fait des études de cinéma, comme je l’ai signalé plus haut. J’ai plusieurs associations, mais l’Atelier du 7ème Art est actuellement dans la Nièvre.

Vous parliez du 9,5 mm, comment doit-on comprendre ces formats ?

L’essentiel en France, c’est du 16 mm. C’était les gens fortunés qui avaient ce format et ceux qui les diffusaient étaient tous les petits cinémas de province, surtout les patronages. Ainsi, il y a beaucoup de collectionneurs de 16 mm, en plus, ça ne prend pas beaucoup de place. - Le numéro 2, c’est le 35 mm mais pendant longtemps, c’était le Super 8. Je dirais donc qu’il sont un peu ex-æquo. Pourquoi le 35 mm : À cause de la crise de l’exploitation dans les années 70. Avant les années 70, même les gens riches ne pouvaient pas collectionner ce format, c’était exceptionnel ! Il y en a quelques-un maintenant, je me suis aperçu dans un sondage pour ma thèse qu’un collectionneur important sur deux possède du 35 mm, tout comme 1 sur 2 possède sa propre salle de projection... L’inconvénient du 35 mm, c’est que c’est très lourd, le 16 mm, un peu moins. Les collectionneurs vieillissent et ont du mal à déplacer les copies en 35 mm. Pourquoi le Super 8 : Les gens un petit peu plus jeunes collectionnent ce format là, notamment ceux qui ont des souvenirs des années 70 (le Super 8 est sorti en 1964). NB : Il y avait une société à Londres (Derann) qui en vendait en complet jusqu’en 2013 je crois. Pour faire simple, il y avait un petit catalogue de 25-30 titres et s’il y avait assez de personnes (une trentaine), ils négociaient les droits et tiraient des copies, neuves ! La copie revenait à 300-350 €, et laissaient le choix de la faire en 16 mm ou en Super 8, ils avaient fait les deux. - Il y a un autre format en France qui est très important et que les gens oublient, c’est le 9,5 mm. Il est né en 1924. Il a été un format de captation des films d’amateurs, et même à travers le monde, aux États-Unis par exemple. Ensuite, le Super 8 a pris les devants, puis le 16 mm. Ça a fléchit dans les années 50, jusqu’à s’épuiser presque totalement dans les années 70.

Dans votre collection, quelle a été votre première acquisition, la première pièce que vous avez eu ?

C’est lors d’un stage que j’avais effectué en 1999 à l’ECPA (Établissement cinématographique et photographique des armées), maintenant ECPAD. Ils jetaient des copies de circulation. Ça a été l’élément déclencheur. L’année suivante, j’ai commencé à acquérir des copies sur le marché parallèle en 35 mm

Quelle est la nature des objets que comporte votre collection ?

Il y a beaucoup de films ! On est à peu près à 700 longs métrages (2/3 en 16 mm et 1/3 en 35 mm) et puis beaucoup de films documentaires éducatifs en 16 mm, soit environ 2400 en 16 mm. Il y a environ 200 à 300 films en 35 mm. On a également un tout petit peu de 9,5 mm, ce qui fait qu’on arrive à un total assez important, effectivement. Par ailleurs, on a 2000 bandes-annonces et publicités anciennes.

Vous avez des films étrangers ?

Bien sûr, ça dépend des formats. Peut-être plus en 35 mm qu'en 16 mm.

Vous réalisez quelques films ?

J’en ai fait un seul pour le moment parce que je tenais absolument à parler de ce sujet là. Ça reste un cas isolé, même si j’ai un projet pour l’an prochain, je ne suis pas du tout un professionnel. A côté de ça, je suis responsable d’une cinémathèque publique. Elle est beaucoup plus petite que celle que nous avons nous et ce qui est drôle, c’est que la nature des films est la même. Je transfère des films de ma cinémathèque privée à la publique pour essayer de combler les manques du patrimoine.

Comment vous faites pour stocker tout ça ?

Justement ! Tout ça prend beaucoup de place, c’est un peu mon problème d’ailleurs... La maison ici ne suffit plus (il y en a jusque dans la cave !), on squat actuellement la maison de ma mère et on essaie de se faire de la place. « J’ai commencé à
collectionner en 1999, et
pour faire simple, la
collection a presque doublé
en une vingtaine d’années »

C’est un peu le problème de tout collectionneur aujourd’hui je crois...

Oui mais ce n’est pas si mal ! Parce que même si les 16 mm en longs métrages sont encore un peu chers aujourd’hui voire même franchement surcotés car des marchands en France les vendent assez chers, pour le reste, quelqu’un qui a un peu les moyens peut tout avoir gratuitement, du fait des décès des générations de collectionneurs précédentes. D’ailleurs, j’en discutais avec un copain, ça va finir comme Highlander, on sera les deux derniers !

Revenons au stockage des supports argentiques. Quelles sont les précautions à prendre pour conserver les films argentiques ?

Vous appuyer sur le point où ça fait mal, car il faut des conditions que les particuliers ne peuvent pas se permettre et parfois même les professionnels : entre 3 et 8 degrés pour la couleur et 35% d'hydrométrie, ce qui est impossible à moins d'habiter dans le désert. Le film a une espérance de vie limitée car il s’acidifie et s'autodétruit : mais c'est ça aussi qui est très touchant. Ce qu'on peut conseiller, c'est de mettre ces objets au sec (personnellement, je fais ce que je peux, mais je dois reconnaître que je ne suis pas un modèle). Les appareils, c'est pareil, il faut faire attention car ils peuvent s'oxyder.

Parlons un peu d’histoire : quand est-ce que les premiers supports argentiques apparaissent ?

Le support, c’est Edison en 1889, la diffusion commence en 1895. Pour les collectionneurs, ça commence très vite de manière indirecte : c’est-à-dire qu’au début du cinéma, quand il était encore forain, on achetait les films, donc les gens étaient propriétaires du film. Les choses ont changé en 1907, avec Pathé, qui décide de ne plus vendre les films mais de les louer, ce qui était beaucoup plus rentable. On n’était donc plus propriétaire du film ! Une fois les films distribués, les copies étaient jetées. Une grande part de nos collections a été faite avec des copies récupérées dans les poubelles qui étaient vouées à la destruction. Ce phénomène s’est intensifié et s’est fait de manière organisée à partir de la Seconde Guerre mondiale : les copies ont été cisaillées, mises dans des bains, recyclées... . En fait, c’est une longue histoire de destruction, les collections ne sont qu’une trace indicielle. L’intérêt des collections privées, c’est que nous avons récupéré une grande part des films jetés car personne n’en voulait à l’époque. Maintenant, cela peut intéresser. On pense qu'il manque 80% des films d'avant 1918 et 50% d'avant 1950. « C’est uniquement pour des raisons
économiques qu’on a laissé l’argentique au
placard, pas du tout pour des raisons
techniques. C’est assez paradoxal, parce que
même sur du numérique aujourd’hui, on est
obligé de tirer une copie argentique par film
pour le dépôt légal ; et ça coûte une petite
fortune de tirer un seul film »
Les collectionneurs gardaient leurs pièces secrètes avant, car c’était un peu ambigu de manière légale, surtout avec les 35 mm. Pas mal d’entre-eux étaient dans une posture marchande et revendaient des listes quand même assez importantes. Les gens commencent seulement à comprendre qu’il y a un réel intérêt dans les collections privées aujourd’hui. Il faut arrêter de systématiquement les dénigrer, je pense notamment à Pathé-Gaumont qui ne sont pas soignés de ce côté de là. Ils ne pourraient pas éditer un seul DVD avec les bonus dedans s’il n’y avait pas de collectionneurs. Ils ont détruit toutes les bandes-annonces, ils ne sont pas capables d’en faire tout seul. Tous les appareils, TOUS, ils les ont acheté à des collectionneurs ! C’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité... Les producteurs-réalisateurs préfèrent payer des fortunes jusqu’à 2700 € la minute d’extrait de films plutôt qu’aller chercher chez les collectionneurs, parce que ça prend du temps etc. C’est un milieu, la collection de films, qui s’est peu développé vers l’extérieur à cause de tous ces paramètres. Je pense que tout ça sera tout à fait normalisé dans quelques années, mais ça va aller assez vite. Ce sera quelque chose de très très vintage. Le film n’est plus utilisé depuis pas très longtemps en fait, depuis mars 2012 où on est passé à une situation ultra minoritaire où les films qui sortent en salle sont sur en formats numériques dits DCP. Maintenant, il y a des gens qui ont des catalogues de droits (de propriété) : ils ont des lignes avec les titres, mais ils n’ont pas les copies ! C’est ça qui me fait un peu rigoler, alors bon, on les fournit, parfois gratuitement, maintenant, faut arrêter de nous cracher à la gueule. A une époque, j’avais essayé d’être une interface entre les sphères privées et institutionnelles, sauf qu’en fait, c’était un peu idéaliste... Ce n’était pas possible, car les collectionneurs ont un certain culte du secret car ils ont été effarouchés les années précédentes, et d’un autre côté, ils sont vieillissants et ne sont pas à l’aise avec l’informatique.

Les grandes caractéristiques de ces formats au niveau technique, c’est quoi ?

Plus l’image est grande, plus la qualité est bonne, sachant que le cinéma professionnel était majoritairement fait en 35 mm, même si une partie du documentaire a été faite historiquement en 16 mm. Il peut arriver encore aujourd’hui que le 16 mm soit encore utilisé, même pour la télévision, on a l’exemple avec The Walking Dead, même si ça devient quand même super rare. En 70 mm, c’est très rare, il n’y a eu que le film Dunkerque. Ça se fait, mais c’est parce que c’est encore possible « C’est uniquement pour des raisons économiques qu’on a laissé l’argentique au placard, pas du tout pour des raisons techniques. C’est assez paradoxal, parce que même sur du numérique aujourd’hui, on est obligé de tirer une copie argentique par film pour le dépôt légal ; et ça coûte une petite fortune de tirer un seul film » techniquement, enfin... C’est tout à fait exceptionnel. Il y a une dizaine ou douzaine de collectionneurs de 70 mm en France, c’est l’aristocratie. 1 seul film, c’est dans les 200 kg, c’est assez fou. Ben-Hur, je l’ai vu une fois en 70 mm, ça devait être dans les 400 kg. En-dessous, il y a le 16 mm, même si l’image est petite, ça permet de faire un écran de taille relativement bonne, l’équivalent d’une projection chez soi... Donc un truc quand même très honorable. Les rayures sur du 16 mm par contre se voient plus, parce qu’elle occupe une place importante de l’image. Dans les années 50 en France, on tirait les films en couleurs pour les grosses villes et parfois en noir et blanc pour les petites villes. Niveau qualité en-dessous, il y a 9,5 mm qui a un bon rendement car il n’a qu’une seule perforation au milieu. D’ailleurs, il est encore utilisé pour restaurer des films, par exemple, des sociétés comme Lobster Film. D’ailleurs, souvent utilisé pour les films amateurs, quand il est bien scanné, le 9,5 mm peut être hyper bien ! Encore en-dessous, on a le Super 8. On a parfois des choses correctes. La qualité des films est mauvaise mais pas à cause d’une raison technique. Simplement, les caméras sont devenus plus petites, automatiques, les gens se sont mis à faire n’importe quoi. Ils faisaient des films qui en fait étaient mauvais. C’est comme pour la photo, le passage de l’argentique au numérique a changé la façon de faire : avant, sur 24 photos, il y avait 15 belles photos car ils réfléchissaient au cadre. Maintenant, en soirées, on est capable de prendre 300 photos où seules 5 seront belles. Le Super 8 a fait cet effet là, parce que c’était pas cher et démocratisé, mais ils filmaient n’importe comment. Il y a le 8 mm, qui arrive en dernier. C’est une toute petite image avec une qualité assez juste, à peine supérieure à une VHS.

L’argentique peut accueillir la couleur ?

Les amateurs ont eu de la couleur avant les professionnels. Kodak a sorti une pellicule pour les amateurs qui était inversible, c’est comme une diapo. Et une diapo, c’est la pellicule qu’on découpe, c’est le négatif en fait. Le principe du Kodachrome, c’est ça, c’est qu’on va projeter le négatif. Alors ça fait des supers couleurs, on a des supers films d’archive, la télévision utilise l’utilise beaucoup, d’ailleurs, on voit Harlem, New York dans les années 30, la guerre en couleur, c’est super ! Mais l’inconvénient que n’aimaient pas les professionnels, c’est qu’on ne peut pas faire de copies en série, puisqu’il faut trouver un moyen de le copier. C’est là où est arrivé le Technicolor dans les années 30, notamment avec Blanche Neige et les 7 nains, Autant en emporte le temps, Robin des Bois. Sauf que c’était trop complexe à faire, parce qu’en fait, c’était trois pellicules noir et blanc qui étaient teintées et qui étaient en quelque sorte misent l’une sur l’autre. En vérité, c’est plus complexe que ça, ça ressemble plus une technique par imbibition à la lithographie. Ces copies là sont très bien conservées et les collectionneurs en raffolent. Elles sont très rares, en Occident, les dernières machines qui faisaient des copies en Technicolor se sont arrêtées en 1974, le dernier film tiré est Le Parrain 2. Depuis, tous les films qui sont fait utilisent la technologie allemande, même encore aujourd’hui, la technologie nazie de 1939. Hitler était fan des films Américains en couleur et du film en couleur. Il se disait que pour les films de propagande du régime, il serait bien d'obtenir la couleur de façon simplifiée, quelque chose de plus simple que la technicolor, cette dernière étant bien trop compliquée et trop lourde. Le gros problème étant que le film ne se conserve pas, il tourne au rose très très vite. Aujourd'hui, tous les films en couleur, malgré le fait qu'ils soient au froid et connaissent pas mal de techniques de conservation, sont roses. Il n'y a rien à faire contre cela, c'est un très gros souci. Les amateurs très riches ainsi que les professionnels avaient la technologie technicolor qui s'est démocratisé dans les années 1950. C'est à partir de 1964 en France que plus de films ont été tournés en couleur qu'en noir et blanc. Et aujourd'hui, la tendance s'est inversée, un film en noir-et-blanc coûterait beaucoup plus cher qu'un film en couleur. Cela s'explique simplement par la loi de l'offre et de la demande.

Et ça marche comment le son ?

C’est une piste optique. En 1928, elle apparaît et ça commence à se généraliser au cinéma en 1929-1930. En gros, il y a la lampe de projection, et puis, quelques centimètres plus bas, il y a une deuxième petite lampe qui est un peu une lampe de vélo, qui lit les variations des informations qui sont au côté de l’image, c’est une piste à densité variable de variation du son. L'intensité de la lumière qui traverse la pellicule est mesurée par une cellule photoélectrique qui transforme cette intensité en un signal électrique alternatif qui est, lui, ensuite envoyé vers un processeur son. C’est ça le son au cinéma. Et vers les années 1992, le son a commencé à devenir en parallèle d’un cinéma numérique avec le Dolby Digital, qui lisait des blocs (un peu comme un QR code) dans l’inter-perforations. On avait un support un peu hybride : à la fois argentique et numérique. Ça a évolué dans les années 90, et puis finalement, ça a finit par touché l’image. Le son magnétique sur des copies 16 mm, c’était rare. On en trouvait souvent dans les avions jusqu’aux années 1970 avec les hôtesses de l’air qui les maniaient et les projetaient dans les avions. Il y avait plusieurs pistes : la piste de gauche, la piste de droite, la piste optique et le sous-titrage. Les passagers avaient un jack dans leur siège, sur le côté, sur l’accoudoir et pouvaient écouter la langue.

Une anecdote à propos des copies sur supports argentiques ?

Récemment, j’ai compris que les marins de la marine marchande s’ennuyaient dans le temps. Ainsi, il y a eu des sociétés spécialisées qui louaient du 16 mm pour les bateaux.

Aujourd'hui, faire un montage de film est devenu quelque chose d'accessible. Comment procédait-on avec les pellicules argentiques ?

Avec l'argentique, le montage se fait à l'aide de tables de montage, j'en ai d'ailleurs récupéré plusieurs, deux pour mon travail et deux pour moi. C'était un objet relativement facile à obtenir. On montait le film physiquement, une sorte de copie du film original avec des petits repères et des petits numéros. Cela prenait des jours, ce qui changeait le rythme des films. Quand est arrivé le montage virtuel à la fin des années 80-début des années 90, certains monteurs disaient qu'ils réussissaient à savoir de quelle façon avait été monté le film, si c'était en numérique, ou en argentique, rien qu'avec le rythme général du film. Le cliché typique des années 80, le gars est en train de fumer, il fait les 100 pas et attend que la monteuse ou l'assistant monteuse fasse exécution de l'enchaînement qu'il a demandé juste avant. Quand est arrivé le montage virtuel, c'était une disquette avec des petits numéros. On envoyait cette disquette au laboratoire avec des spécialistes qui coupaient les négatifs et assemblaient tel morceau avec tel morceau. Il y a donc de la matérialité derrière tout cela. Le passage au numérique est arrivé par le milieu, par la post-production et par le montage. Le montage en argentique était très compliqué et le montage numérique facilitait les choses et permettait certaines possibilités nouvelles. Des gens comme Spielberg, malgré qu'ils aiment tourner en argentique, ont été parmi les premiers à passer au numérique, grâce aux nombreuses possibilités que cela offrait, avec une souplesse certaine. Le problème est que cela impliquait de re-scanner en haute qualité. Cela voulait donc dire que ce n'était plus tout-à-fait de l'argentique puisqu'on passait par une phase numérique. On scannait un film et reproduisait une copie avec un laser. Un tas de films des années 2007 sont des films tournés en argentique, montés en numérique et reflouté au laser sur une copie permettant de l'exploiter. C'est un processus trop compliqué. Aujourd'hui, ceux qui ont des tables s'en servent comme des tables de vision, ça nous évite d'utiliser le projecteur.

C’est le moment pour collectionner ?

Ah oui ! Il y a encore 2-3 ans, il y avait plein d’opportunités de récupérer des projecteurs 35 mm gratis ! En ce moment, c’est le creux de la vague : le 35 mm, on peut avoir des films pour 30 € alors qu’il y a quelques années, c’était 130 € à peu près un long métrage. On trouve des films via les marchands, mais aussi sur Internet (avant, c’était un coup à aller un taule !) qui a pris le relais des foires. A Roubaix ou à Argenteuil, les gens s’échangent des listes et des lots. Si quelqu’un a un titre tout-à-fait exceptionnel en technicolor, ça peut monter à des centaines d’euros. En 16 mm, on est sur des prix sur-côtés allant de 60-80 € à 140-150 € parfois à 200 €. La qualité est souvent mauvaise, parce que les films sont très abîmés. Moi ce qui m’étonne, c’est La guerre des étoiles ; j’en ai vu à des prix de 600-700 €. Au niveau patrimonial, ça ne sert à rien, ce n’est pas un film qui est en danger... Les documentaires, on peut en trouver à 5€ voire même gratuitement.

Et combien coûte le matériel de projection ?

C'est le moment ou jamais pour en acquérir ! Pour le 16 mm, on trouve sans problème des projecteurs, sauf que les gens qui savent les utiliser et les réparer vieillissent. Il faut se méfier d'Ebay, car ce sont les prix que les gens mettent, pas le prix que ça vaut. Il faut enlever environ 1/3 du prix. Bientôt, on aura bientôt plus personne pour les réparer. Le Super 8 et le 9,5 mm se trouvent aussi sans trop de problème. Les projecteurs portables en 35 mm ont une certaine côte et peuvent valoir parfois jusqu'à 5 000 € alors que le même en projecteur de cabine vaut 0.

Admettons que je veuille commencer une collection comme la vôtre. Que dois-je faire ?

Et bien, adhérez à la ligue de l’ALICC (Agence de Liaison Inter-Collectionneurs du Cinéma) ! Vous serez bichonné : c'est 40 € l'année, vous avez trois revues et plein de conseils. Ensuite, si vous dites « je suis jeune, je veux commencer une collection », les gens vont vous donner des trucs en vous incitant à le faire. C'est tellement rare qu'on est content que des jeunes s'y mettent. Il faut pas beaucoup de place en 16 mm, c'est pas si fou que ça.

Peut-on visiter votre collection ?

Oui, l'inconvénient, c'est que c'est loin de tout. Le musée privé de Pascal Rigaud lui aussi organise des visites qui sont peut-être visuellement plus intéressantes car il a aménagé tout ça. Le but de mon film était de faire un portrait de ces gens avant qu'ils disparaissent. Que deviennent les collectionneurs ? Soit ça part à la poubelle, soit vendu, soit ils peuvent faire des dons ou des dépôts dans les cinémathèques (même si elles ne sont pas très reconnaissantes du geste).

Quelle serait la pièce qui vous plairait, qui serait le Saint-Graal du collectionneur ?

J’ai failli la trouver l’autre jour ! Il y a un autre collectionneur, qui est arrivé avant moi à un stand où une personne vendait des bandes-annonces, et dans une cagette, il avait Lawrence d'Arabie, Apocalypse Now etc. Et moi... Ça m'aurait plu ! Une belle copie en 35 mm de tirage récent de Lawrence d'Arabie, Ça m'aurait fait plaisir par exemple. Maintenant, je cherche des choses rares et libre de droit pour les animations, comme des actualités britanniques.

Parlons un peu de l’aspect contextuel du cinéma. Qui s’y intéresse et pourquoi ? Quelle a été l’évolution du cinéma au sens général du terme ?

Actuellement, les gens et surtout les jeunes commencent à vouer un intérêt à l'argentique et qu'il y a un réel intérêt à regarder un film dans son support d'origine. Avant, la vie d'un film en salle était de 7 ans, c'était très long. Ça commençait dans l'exclusivité, il y avait un ciné qui le diffusait. Il le gardait 3,4 ou encore 6 semaines et ensuite, il partait dans d'autres salles. Au bout de quelques années, il finissait en provinces dans un bled paumé. C'était une exploitation beaucoup plus longue et diffuse dans le temps, un rapport tout-à-fait différent au cinéma. Les gens venaient à Paris, des gens de province par exemple, dormaient à l'hôtel, tout ça pour y voir dans le week-end 6 films ! Il y a eu des restes de ça quand est sorti dans les années 70 Emmanuelle. C'était un succès publique incroyable, il est resté extrêmement longtemps en 1ère exclusivité. Il faisait salle comble. Ça a entraîné un changement de réglementation du cinéma en 1974 puisque quand ils se sont mis à libéraliser le porno, il y avait des petits villages et des petites villes où il y avait 8 écrans sur 10 qui passaient du porno. C’est ça qui a poussé les politiques à faire une réglementation pour les films classés X. Pour revenir au rythme de diffusion, le processus est accéléré, c’est-à-dire que le film reste moins de temps en salle, il n'a d'ailleurs même pas le temps de s'installer. C'est un effet pervers du numérique : il n'y a plus l'inertie du coût, du transport, du support... En parallèle, les canaux de diffusion ont changé, la chronologie des médias est complètement modifiée. Et encore ! Nous en France, on a une certaine réglementation, mais par exemple aux États-Unis, il y a 15 ans sortait le film Bubble de Soderbergh le même jour en vidéo qu’en salle. Nous, nous essayons de pas arriver à ça, mais ça va finir par arriver. Il y a même des gens qui trouvent les films sur Internet avant qu'ils sortent en salle. Ça va finir par se modifier, tout comme la salle de cinéma se modifie également : il n'y a plus un caractère exceptionnel. Vous êtes trop jeunes pour avoir connu « la dernière séance », l'émission des années 80 avec Eddy Michel qui rendait hommage à ces salles là en correspondant pour les français dans leur imaginaire à cette époque là, dans les années 50-60, aux trente glorieuses... Un côté cristallisé dans les souvenirs de tous. Je pense qu'on ne peut pas comprendre le rapport à la collection, la cinéphilie sans prendre en compte ce truc là.

Et dans les consciences, comment le cinéma a-t-il été perçu ?

J’ai vu les choses changer au fil du temps. J'enseignais entre 2000 et 2017, j'avais des élèves entre 22-23 ans. Je faisais toujours un test avec un film connu, je prenais Les dents de la mer. Avant, tout le monde l'avait vu, les gens regardait LA télévision avec un certain corpus de films. Et subitement, les gens ce sont mis à consommer uniquement ce dont leur entourage leur parlait en se rangeant dans des catégories sans même regarder les classiques comme La grande vadrouille. Je suis passé de 90% des élèves qui l'avait vu à 3 élèves, il ne restait que 3 élèves dans ma classe qui l'avait vu vers 2009. Et là, je me suis dis qu'il c'était passé un truc : c'est ça qui fait que le rapport à la cinéphilie a changé. Les gens se referment sur les genres, c'est une nouvelle posture peut-être liée à la vidéo, tout ça rentre en résonance, le rapport à l'objet est différent, tout comme les salles. Avant, tous les cinémas ne comportaient qu'une salle. Les gens allaient AU cinéma. Souvent, les gens allaient voir un film qui était projeté au cinéma, il ne savait pas ce qu'ils allaient voir. La consommation a changé par rapport à ça. A partir de 1967, avec les complexes comme « les 3 luxembourg », les gens pouvaient choisir leur film. Ça s'est fait au détriment de la salle de cinéma elle-même, c'est-à-dire qu'elle est devenue moins magique. Dans le même volume architectural du bâtiment, on a divisé la salle en plusieurs petites salles : « les mouchoirs de poche », avec des petits écrans merdiques. Les salles se sont anonymisées à partir de 1992 à l'ouverture du Pathé Grand Ciel à Toulon, c'est-à-dire le 1er multiplexe (qui a plus de 8 salles). Ça le devient aujourd'hui encore un peu plus avec les guichets automatiques où on achète ses tickets en avance etc. Ça a désacralisé les salles de cinémas. Pour moi, l'argentique a vraiment un côté magique. L'image argentique, c'est l'ombre d'une personne « Il faut garder à l’esprit que dans le cinéma, c'était pas seulement voir un film. C'était voir un film dans un contexte particulier, dans une salle de cinéma où il y avait une espèce de magie » qu'on projette sur l'écran. Ça nous ramène aux lanternes magiques et même aux spectacles de l'antiquité avec les jeux d'ombre. Les gens qui aiment le vintage sont en recherche dans un monde très complexe de racines, de réel, de concret en fait. Si les gens vont au théâtre, c'est parce qu'ils ont envie d'avoir un comédien qui leur postillonne dessus et qu'ils en ont marre de la virtualité. Après la 7è vague de 3D qui échoue et la 4D qui mènera peut-être à rien puisque ce n'est toujours pas la réalité. Dans l'argentique, il y a un petit truc poétique et qui reste quand même dans la réalité car c'est tangible, il est physique. C’est un des côtés de l’argentique que j’apprécie, pour dire j’ai fait avec des amis 250 bornes pour voir un film de Tarantino en 70 mm !

Vous nous disiez que beaucoup ont envie de revenir au vintage et au réel, avec par exemple, l’argentique, le théâtre. Pourtant, c'est paradoxal par rapport à la fréquentation des salles qui est aujourd'hui assez forte. Comment l’expliquez-vous ?

C'est très paradoxal, en effet. La crise d'exploitation du cinéma a eu lieu à partir des années 70, le pire étant pendant les années 80. Les multiplexes ont remonté le truc et même les cartes illimités. L'offre multipliée a fonctionné, il faut reconnaître, parce qu'on atteint des sommets en terme de fréquentation. A mon avis, ça va se casser la gueule aussi vite et aussi violemment que c'est arrivé. Le problème, c'est aussi la qualité, comparée avec ce qu'on peut avoir chez soi. Les prix sont assez fou et il faut mettre ça en parallèle avec la moyenne d'âge des spectateurs. Le cinéma français est en sur-régime et tout le monde le dit, on fait 210 films par an. Et dans les années 50, on faisait 95 films par an alors qu'on retient cette date comme étant l'âge d'or du cinéma français. Plein de gens ont des beaux écrans, avec du 4k... A quoi bon aller au cinéma pour avoir un bouffeur de pop-corn à côté de nous qui fait du bruit ? Ou les gens qui parlent en regardant le film comme chez eux. Avant, il y avait une industrie spécialisée depuis le 19è siècle à Paris qui faisait que quand on ouvre notre glace ou nos bonbons, ça ne fait pas de bruit. Il y avait une forme de respect et de conformité à la magie du cinéma. Si on fait attention, on a : des films de merde, des salles totalement anonymisées qui ne donnent pas envie de se dire « ah c'est chouette, je suis là, c'est beau », et ce à un prix démentiel. Toutes ces choses font qu'à mon avis, c'est très dangereux. Le cinéma au sens propre du terme disparaît car les salles retransmettent aussi les spectacles de sport par exemple, ou des concerts. On peut voir ça de façon positive car ça créer une certaine ambiance mais en même temps, on perd le caractère identitaire de la salle de cinéma qui ne diffuse pas que du cinéma. C'est compliqué et ambivalent.

Que pensez-vous des cinémas indépendants ?

Les vraies salles qui sont intéressantes comme Max Linder à Paris qui est avec trois niveaux, il n'en reste plus beaucoup. Elles n'ont pas beaucoup de moyen, on a donc des salles qui ne sont pas très jolies, les écrans sont petits. Le cinéma indépendant ne veut pas dire grand chose car en France, ça doit être 60% des salles qui sont à qualité de films à essai.

Si je vous dis « Netflix », c'est un gros mot pour vous ?

Non, du tout. Moi, j'aime regarder les films dans leur format d'origine. C'est bien mais je pense qu'ils ont des difficultés, contrairement à ce qu'on pourrait penser. On pense que Netflix, c'est l'avenir, je ne crois pas. Je pense que ce sera encore autre chose. Et puis, on parle de Netflix, mais toutes les chaînes offrent des bouquets avec des contenus à la demande. La télévision devient internet ou certains disent que la télévision devient internet, à cause de Youtube par exemple. La télévision fusionne avec internet, le mode de diffusion est profondément modifié. Chacun regardera ce qu'il veut à un instant T, le petit inconvénient, c'est qu'on vivra plus d'espèce de messes ensemble via la télé. Par exemple, L'étrange créature du Lac noir passa en 3D à La dernière séance, enfant on en parlait tous ensemble à la récrée. « Je vois beaucoup de gens dans
le métro qui regardent des films
d'action sur leur téléphone.
Je me dis : « à quoi ça sert ? ». Ils
feraient mieux de regarder un
film avec des plans rapprochés,
sinon, comment la magie
peut-elle opérer ? Les gens ne
sont plus sensibles au contexte »
Cela nous faisait vivre la même expérience, aujourd'hui, l'accès aux contenus est plus divers mais, revers de la médaille, cela nous enferme aussi dans des cloisonnements sociaux et idéologiques très ambivalents. Les gens au travail parlaient de la télévision, en disant « tiens, qu'est ce que tu as vu hier à la télé ? ». Ça faisait quelque chose en commun. C'est un effet pervers que les gens ne regardent pas assez, c'est qu'au bout d'un moment, on a plus vu les classiques, on a pas suivi certains types de contenus qui rassemblent. Il y a 30 ans, les gens ne comprenaient pas la notion de format, notamment avec la vidéo en Italie ou aux USA où toutes les vidéos étaient recadrées. Les gens ont compris qu'avec le DVD, c'était bien de voir le film dans son format d'origine. C'était déjà un progrès. Maintenant, on a l'inverse, on a beaucoup d'images « carrées », par exemple, aux actualités etc. Dans les journaux télévisés, souvent, ils mettent des images carrées et insèrent un doubleau des images flouté. Il faut comprendre qu'il faut respecter les formats. Par exemple, voir Lawrence d'Arabie, normalement, c'est le voir en 70 mm, dans une salle immense. Moralité, vous ne pourrez plus voir ce film, parce que ça n'existe plus.

Parlez-nous de l’Agence de Liaison Inter-Collectionneurs du Cinéma. Quels sont ses objectifs, que permet-elle et que pensez-vous de son devenir ?

On est 220 adhérents environ, on fait une revue et surtout, avec cette association, on essaie de fédérer les collectionneurs de films qui se muent. Ces passionnés sont de plus en plus intéressés par les appareils, par la technique. C’est vrai qu’actuellement, les films n’ont plus le même sens qu’il y a trente ans, où il fallait acheter le film en argentique pour avoir la liberté de le regarder, contrairement à aujourd’hui avec la vidéo où la pratique n’est plus la même. J’espère que des jeunes vont reprendre le flambeau, à travers d’autres initiatives, peut-être sur d’autres supports, comme des forums. J’ai attendu pendant longtemps, parce que j’ai été enseignant pendant une dizaine d’années, une relève chez les étudiants. J’ai eu 2000 à 3000 étudiants, et seulement 3 d’entre-eux étaient fanas de tout ça, dont 2 collectionneurs... Il y aura une relève certainement, mais pour le moment, je crois que c’est trop tôt. J’y ai cru, à la foire internationale de photo à Bièvres car il y avait pas mal de jeunes. Beaucoup viennent pour les affiches, les photos, pas trop pour les appareils et les films. Il y a un intérêt pour le retour vers l’analogique qui pourrait pourquoi pas amener les gens vers l’argentique. Ce qui est dommage, c’est que d’ici là, tous les réseaux auront disparu, les gens seront décédées avec la mémoire d’un usage et de ses connaissances techniques.

A notre échelle, avec le forum, nous n’avons pas la prétention de faire des miracles, mais nous voulons promouvoir les associations comme les vôtres ainsi que les collections pour peut-être créer des vocations ou du moins un certain intérêt chez le grand public. Cela pourrait peut-être aider pour la relève. A côté de ça, il y a quand même des heures de boulot dans la collection...

Oui ! Et puis, il y a surtout du patrimoine. Il y a dans chaque collection des pièces difficiles à trouver voire rares. Pour ma part, j’estime qu’un collectionneur sur deux, à son décès, voit toute sa collection à la benne ou disparaissent ! Pour revenir à mon domaine, chez les collectionneurs d’appareils, il y a une toute nouvelle tendance depuis 3-4 ans de la vente à l’étranger, en Asie, en Chine...

Merci à vous, Frédéric Rolland, de nous avoir ouvert les portes de votre collection qui est, entre-autre, le reflet de l’intérêt que vous portez au cinéma ; nous sommes certains que nos lecteurs seront sensibles à vos propos. Peut-être même qu’ils intégreront les associations citées pour faire perdurer la magie du cinéma...

Propos recueillis par Léo Brémont et retranscrits par Morgane Estavoyer.

Échange avec Frédéric Rolland, collectionneur de pellicules argentiques

1895 marque la naissance du cinéma. Depuis cette date, il n'a cessé de susciter bien des rêves. Fasciné par les stars du grand écran ou juste par l'envers du décor, il est aisé de se faire son propre cinoche avec du matériel technique, des vieux papiers... Les collectionneurs d'objets du cinéma pourront venir nous exposer leur passion dans cette partie du forum.
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Échange avec Frédéric Rolland, collectionneur de pellicules argentiques

Message par Bartas » mar. 3 juil. 2018 08:33

Nous espérons que cet échange avec Frédéric Rolland, collectionneur de pellicules argentiques, vous aura plu.

Ci-dessous, n'hésitez pas à lui poser directement vos questions !

Merci de votre lecture :)

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